6 min de lecture · Recevoir ma lecture quotidienne →
“Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.”
Ils s'avancèrent ensuite vers le grand dervish, qui est le plus grand prophète des Turcs ; il leur expliqua les questions de Zaïre et d'Osman. « Maître, dit Pangloss, venez donc au secours du meilleur des mondes. — Qu'est-ce que cela fait, dit le dervish, qu'il y ait du mal ou du bien ? Quand Sa Hautesse envoie un vaisseau en Égypte, est-ce qu'elle se met en peine si les souris qui sont dans le vaisseau sont à leur aise ou non ? — Qu'est-ce que cela veut dire ? dit Pangloss. — Tais-toi, dit le dervish. — Je serais tenté, dit Pangloss, de leur dire qu'il y a un enchaînement de tous les événements pour le meilleur des mondes possibles ; car enfin si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été excommunié et fait courir l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à la loyale, si vous n'aviez pas tué le baron avec ces grands coups de pomme, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangiez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Tout cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. — Tais-toi, dit l'inquisiteur ; tu parle outrance. » Alors Pangloss dit : « Le monde est fait pour aller à sa fin. — C'est possible, dit le dervish, mais il ne faut pas la dire. — Pensez-vous, dit Pangloss, que les hommes se soient toujours donné des marées et des valets, et qu'ils aient toujours été fous ? — Voyez donc, dit le dervish, ce fou de Diogène qui se promenait dans le grand jour avec une lanterne, et qui criait : je cherche un homme ! Quand il aurait trouvé, qu'est-ce qu'il en aurait fait ? — Je voudrais bien, dit Pangloss, savoir ce que c'est qu'un homme ainsi qu'il faut, bien marqué. » Candide, sans dire un mot, leva les mains au ciel ; il vit que le dervish n'était pas de son avis. Ils montèrent dans la barque du dervish... mais avant tout, il faut cultiver notre jardin.
Candide, en retournant dans sa maison, passa devant un bon vieillard qui était à sa porte, sur le seuil, au soleil ; et le priant de lui apprendre quelle était la secte qui était la meilleure, l'honorable vieillard lui dit : « Taisez-vous, mon fils ; je ne sais pas ce que c'est que votre secte ; mais je crois que ce qui est, est bien. — Comment, monsieur, dit Candide, cela est-il bien ? cela ne peut être. » Ils burent ; la vieille dit : « Vous aimez donc beaucoup les dervishes ? — Non, dit Candide, je ne les aime pas du tout ; je trouve qu'ils disent tous les jours des sottises ; et je ne trouve pas d'ailleurs dans le monde la seule chose qui est nécessaire. » Ils burent encore, et retournèrent chez eux.
Cet honnête vieillard paraissait n'avoir jamais éprouvé les platitudes de la vie ; il ne dit rien sur les événements dont il avait été le témoin, et il s'était tu pendant un certain temps ; enfin il dit à Candide : « Je n'ai que vingt arpents ; nous les cultivons ; mes enfants y travaillent ; le travail éloigne de nous trois grands maux : l'ennui, le vice et le besoin. » Candide, en retournant dans sa métairie, fit de très profondes réflexions sur le discours du vieillard ; et il ne dit rien à Pangloss, à Martin et à la fidèle Cunégonde.
Ils burent, et ils mangèrent ; les affaires reprirent. Pangloss confessait que sa doctrine était fort embarrassante ; mais Candide s'était retiré dans une suite de médisances et de réflexions. Le lendemain, Candide et Pangloss entrèrent dans la banlieue ; ils virent des chiens, des chats, des grives ; les bêtes, les hommes, tout allait bien ; le vieux dervish passait dans une chaîne ; Pangloss raconta ses malheurs et ses infortunes.
Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de mademoiselle Cunégonde, si vous n'aviez pas été excommunié et fait courir l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à la loyale, si vous n'aviez pas tué le baron avec ces grands coups de pomme, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangiez pas ici des cédrats confits et des pistaches. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. — Vous avez raison, dit Pangloss ; car quand l'homme fut mis dans le jardin d'Éden, il y fut mis ut operaretur eum, pour qu'il travaillât ; le fait est prouvé. — Travaillons sans raisonner, dit Martin ; c'est le seul moyen de rendre la vie supportable.
Toute la petite société entra dans ce louable dessein ; chacun se mit à exercer ses talents. La petite terre rapporta beaucoup. Cunégonde était, à la vérité, bien laide ; mais elle devint une excellente pâtissière ; Paquette brodait ; la vieille eut soin du linge. Il n'y eut pas jusqu'à frère Giroflée qui ne fût utile : il fut un très bon menuisier, et devint un honnête homme. Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements forment un chaînon dans le meilleur des mondes possibles. — Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin.