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“Jean Valjean, mon frère, vous ne m'appartenez plus, mais à Dieu. Je vous achète votre âme pour Dieu.”
On frappa à la porte. C'étaient deux gendarmes, qui poussaient devant eux Jean Valjean. L'évêque, lui, se tenait près de la cheminée. « Monseigneur, dit l'un des gendarmes, nous avons arrêté cet homme. Il nous a semblé qu'il était voleur. Nous l'avons saisi, et nous avons trouvé sur lui cette argenterie. » L'évêque leva les yeux au ciel. « Ah! dit-il, c'était donc cette argenterie? » Puis, se tournant vers Jean Valjean : « Ah! c'est vous! Je suis content de vous voir. Eh quoi! je vous avais donné les chandeliers aussi, qui sont de l'argent comme le reste; pourquoi n'avez-vous pas emporté les chandeliers? » Jean Valjean demeura immobile. Il avait été saisi au point du jour sur la route qui sort de Digne, et depuis une heure il n'avait pas cessé de faire des efforts violents pour se dégager de ces mains de fer. Malgré ses efforts, il demeurait immobile et comme foudroyé. On sentait en lui cette espèce de combat intérieur qui le glaçait. Les gendarmes reprirent : « Cet homme affirmait qu'on lui avait donné cet argent. » « Il a dit vrai, alors », dit l'évêque. « Monseigneur, l'homme a menti. » « Vous vous trompez », dit l'évêque. Puis, avec un accent de gravité douce qui faisait taire tout le monde : « Messieurs, je vous remercie. » Les gendarmes lâchèrent Jean Valjean, qui recula. « Est-ce que vous me laissez aller? » demanda-t-il d'une voix presque inarticulée, comme s'il parlait dans son rêve. « Oui, vous êtes libre », lui dit l'évêque. Les gendarmes sortirent. Alors l'évêque s'approcha de Jean Valjean et lui dit à voix basse : « N'oubliez pas, n'oubliez jamais ceci, que vous m'avez promis de l'employer pour devenir honnête homme. » Il n'y avait point là de promesse faite par Jean Valjean; mais Monseigneur s'était jeté dans l'esprit de son hôte comme dans une forteresse. Il continua, d'une voix grave et si douce : « Jean Valjean, mon frère, vous ne m'appartenez plus, mais à Dieu. Je vous achète votre âme pour Dieu. » Jean Valjean fuit la ville précipitamment. Il courait ainsi depuis assez longtemps, encore éperdu, quand il s'aperçut que son sac était lourd. Il y trouva les deux chandeliers d'argent. Toute la matinée, il marcha dans les montagnes, pendant que la nuit tombait. Il se mit à penser à l'évêque. Il pensa à cette maison hospitalière, à la chaleur du feu, au repas, au lit. Il pensa à cet homme qui, sans se plaindre de la covenance volée, sans faire de reproche, sans un mot de blâme, lui avait donné les chandeliers d'argent. Il pensa à ce prêtre qui était si bon, si charitable, dont la conduite envers lui, Jean Valjean, n'avait rien changé, et qui l'avait laissé, non pas châtié, mais récompensé. Et il pensa à ce qu'il était lui-même. Et voici ce qu'il y a dans cette nuit. Ce que Jean Valjean méditait au fond de cette pensée de toute la nuit, c'était la première fois de sa vie qu'il songeait à ce qu'il y a de bon et d'éternel dans l'homme. Il était en duel avec toute sa destinée, à cinquante ans, emportant son dernier galon d'or dans les chandeliers de l'évêque. Il se battait maintenant contre le mal; contre l'instinct, contre ce qu'il y a de férocité dans l'homme : l'homme qui abat la société et se fait un forçat s'appelle lui-même une âme abandonnée. Il y a deux justices en nous : l'une forgée par la loi, l'autre qui parle dans la conscience. Jean Valjean venait de traverser une de ces heures où l'on prend congé de soi-même, où l'on éprouve un déchirement, où l'âme est en face de la lumière. Pour la première fois depuis dix-neuf ans, il versait des larmes. Jean Valjean pleurait, et il était un autre homme. Il sentait qu'il y avait en lui quelque chose de changé. Le forçat vient d'apercevoir un jour l'évêque, et il se sait appelé. Que disons-nous? Il y a quelque chose de plus grand que l'indulgence, c'est la miséricorde. L'évêque avait fait plus que pardonner : il avait relevé. Et Jean Valjean, dans cette nuit, prit une résolution qu'il ne devait plus jamais rompre : il serait honnête homme. Il y avait dans son visage, dans ses gestes, dans ses paroles, dans ses actions, quelque chose de transformé. Il avait la face tournée vers la lumière.