Extrait de l’anthologie publique

Platon · Apologie de Socrate · Apologie de Socrate, 28b–30c et 42a (traduction française classique)

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“Lequel de nous va vers le meilleur lot, cela n'est clair à personne, si ce n'est au dieu.”

Quant à moi, hommes d'Athènes, en vérité je ne serais nullement justifié de ce qu'on dit, si je vous paraissais, en cet instant, plus hardi que dans le péril où je me suis trouvé devant les généraux que vous m'aviez donné pour commandants à Potidée, à Amphipolis et à Délium, où j'ai combattu et où, comme les autres, j'ai couru le danger de la mort. Mais en vérité la différence, c'est que là j'allais au péril pour vous sauver, croyant le devoir permis et juste ; cette fois, le dieu m'ordonne de mener la vie du philosophe, en m'examinant moi-même et en examinant les autres. Et il ne m'aurait pas semblé ni juste ni pieux d'agir autrement. Car la crainte de la mort, hommes d'Athènes, n'est autre chose, en réalité, que de passer pour savant sans l'être : c'est en effet se croire savant de ce qu'on ne sait pas. Car nul ne sait si la mort n'est pas le plus grand des biens pour l'homme ; et pourtant on la craint comme si l'on savait bien qu'elle est le plus grand des maux. Mais n'est-ce pas là la plus honteuse ignorance, celle de croire que l'on sait ce que l'on ne sait pas ? Or pour moi, peut-être me distingue-t-il des autres hommes en cela, et justement en cela que, si je disais savoir davantage, ce serait précisément d'avoir assez de sagesse pour ne pas se croire savant quand on ne l'est pas. Aussi, en ce qui concerne la mort, une chose du moins est certaine : elle est impossible que ce soit un mal, si l'on n'a rien à craindre de l'au-delà, ou si c'est un anéantissement complet. Je pourrais donc, à la place où je me trouve, me soustraire à la mort par l'obéissance, bien qu'elle me fût encore possible de résister ; mais je ne ferais rien de juste, et je n'en éprouverais que du déshonneur. Où que l'on se place, c'est toujours mieux d'endurer toute chose que de fuir par des moyens déshonorants.

Hommes d'Athènes, vous ne ferez, en me tuant, ce que vous croyez : vous ne m'empêcherez pas de mal vivre, mais de bien vivre. Si vous me dites : « Socrate, nous ne te croyons plus maintenant ; nous ne voulons plus de ta conversation, mais va-t'en, et essaie de nous plaire en parlant autrement », et si, ayant dit cela, vous ne cessiez de me presser, je vous répondrais : « Hommes d'Athènes, je vous respecte et je vous aime, mais j'obéirai au dieu plutôt qu'à vous, et tant que je respirerai et que j'en aurai la force, je ne cesserai pas de philosopher, de vous exhorter et d'instruire quiconque de vous je rencontrerai, en lui disant, comme à l'ordinaire : Homme, toi qui es Athénien, citoyen de la plus grande cité et la plus renommée pour sa sagesse et sa force, n'as-tu pas honte de toi-même de t'appliquer à amasser le plus possible d'argent, de gloire et d'honneurs, sans te soucier de l'intelligence, de la vérité et de ton âme, c'est-à-dire de la rendre la meilleure possible ? » Et si l'un de vous me contestait, disant qu'il s'en soucie, je ne le laisserais pas aller aussitôt ni m'en aller moi-même, mais je l'interrogerais, je l'examinerais, je le réfuterais. Et si je paraissais à mes yeux, comme à ceux des autres, agir ainsi contre l'habitude, je ne changerais pas de conduite, quand même je devrais mourir mille fois.

Ne croyez pas non plus, hommes d'Athènes, qu'une autre vie vous fera éviter les reproches que je vous ai faits. Nulle cité, en effet, ne peut recevoir un homme qui ne cesse pas de nuire à ceux qui l'ont reçu, et le vrai citoyen doit bien s'appliquer à corriger ceux qui l'ont créé. Moi, je vous rends deux services, celui de refuser de mal faire, et celui de vous accuser quand vous faites mal. Quant à moi, si je devais être jugé par vous tous, et si je devais mourir non une fois mais beaucoup de fois, je ne changerais pas : car je sais que je n'ai jamais rien fait de mal à personne, et que je n'ai jamais écrit ni prononcé autre chose que ce qui est juste et bon.

Mais il est temps, en effet, que nous partions, moi pour mourir, vous pour vivre. Lequel de nous va vers le meilleur lot, cela n'est clair à personne, si ce n'est au dieu. Pour moi, hommes d'Athènes, en vérité, le moment est venu où nous devons nous séparer, moi pour aller vers la mort, vous pour poursuivre votre vie ; et lequel de nous deux affronte le destin meilleur, cela est caché à tous, excepté au dieu.

C'est donc d'une justice parfaite que le plus grand des biens pour l'homme est de s'entretenir chaque jour de la vertu et de tout ce dont vous m'avez entendu discourir, en m'examinant moi-même et les autres. Car une vie sans examen ne vaut pas d'être vécue.