Extrait de l’anthologie publique

Michel de Montaigne · Essais, Livre I, chapitre 20 · Essais, Livre I, chapitre 20 : « Que philosopher, c'est apprendre à mourir »

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“La préparation à la mort est, à mon avis, la plus profitable de toutes les préparations ; toutefois elle est si aisée à comprendre que, si elle nous tourmente avant l'heure, c'est notre faute à nous, qui faisons difficulté d'entrer en une maison où, tôt ou tard, nous sommes tous contraints d'habiter.”

C'est là le grand et unique sujet de la philosophie : apprendre à mourir. Toute la sagesse humaine se réduit, en somme, à nous préparer à quitter la vie avec tranquillité et sans crainte. Car la mort n'est pas une chose lointaine et étrangère : elle est toujours présente en nous, elle nous accompagne dès le premier jour, et chacun de nos instants est un petit pas vers elle. Quand nous jouons, quand nous veillons, quand nous dormons, nous sommes en train de mourir, comme un château qui se dépeint à force d'y loger. Si vous ne savez pas mourir, ne vous chagrinez point : nature vous instruira tout à fait sur-le-champ et suffisamment pour l'occasion ; elle vous fera faire précisément cette besogne. Quand vous aurez acheté ce voyage sans retour, mettez après tout le reste du meilleurheart que vous pourrez. Et pour ce que vous ferez est grief, accoutumez-vous plutôt à le porter en un pays que vous n'aurez jamais accoutumé.

Préparons-nous donc, dès maintenant, à accueillir la mort avec un cœur ferme. Voyons comment elle a été prise par les plus grands et les plus ordinaires hommes, et voyons s'il y a lieu de la redouter. Les Romains distinguaient, en leurs funérailles, la mort de la vie, et portaient au tombeau des images des ancêtres ; d'autres peuples célèbrent la mort comme un passage vers une meilleure demeure. Pour nous, qui ne savons ce qu'il y a après, pourquoi nous tourmenter par des conjectures incertaines d'une chose dont nous ne pouvons rien connaître ? La mort est un des attributs que vous étiez à la naissance ; elle se mêle et se confond avec notre vie, car, à la naissance, nous allons à la mort comme d'une même vitesse les choses qui meurent.

Et si quelqu'un vous demande pourquoi vous craignez tant de finir, considérez que le mal ne peut consister qu'en la perte de la sensation de bien ; or, quand vous serez mort, vous ne sentirez plus rien : la mort ne vous touchera point, puisque vous ne serez plus là pour la sentir. C'est être mort pour mourir. Si vous êtes sans crainte de ce que vous ne sentirez pas, vous êtes sans crainte de la mort. Tant s'en faut que la mort soit un mal : elle met fin, non seulement à nos maux, mais encore à nos douleurs ; et, comme dit le proverbe, à un malheureux, la mort n'est pas malheureuse. Elle est, à celle d'une vie tourmentée, une issue désirable.

Néanmoins, je veux qu'on ait encore cette ressource : celui qui aurait toujours vécu comme il le fallait, ayant sa conscience en paix et ayant profité de sa vie sans en abuser, celui-là peut mourir content. La disposition de notre mort est la fin de notre vie, comme la fin d'une comédie est tout le jugement de la pièce : aussi faut-il bâtir sur une assise droite et avoir appris à bien vivre, qui est le seul art de savoir mourir. La préparation à la mort est, à mon avis, la plus profitable de toutes les préparations ; toutefois elle est si aisée à comprendre que, si elle nous tourmente avant l'heure, c'est notre faute à nous, qui faisons difficulté d'entrer en une maison où, tôt ou tard, nous sommes tous contraints d'habiter.

Considérez aussi l'exemple de la nature autour de nous. Les plantes, les animaux, ne connaissent point notre inquiétude : ils naissent, ils croissent, ils dépérissent, sans nul effroi. Pourquoi l'homme, seul parmi les créatures, se rendrait-il misérable d'une pensée que l'univers entier subit sans peine ? Nous nous lapidons nous-mêmes de nos propres réflexions ; le cours de notre vie est trouble et agité, non par les choses, mais par nos opinions sur les choses. Si vous savez bien que la mort finira une vie que, de toute façon, vous ne pourrez prolonger à votre gré, vous apprendrez à jouir du temps présent, et à ne point remettre à un âge que vous ne savez si vous atteindrez ce qui dépend de vous aujourd'hui.

Aussi voyons-nous que celui qui s'est avisé, au soir de sa journée, d'avoir vécu selon sa nature et selon sa raison, regarde l'arrivée de la nuit sans s'étonner, comme l'ouvrier regarde la fin de sa tâche, ou comme le voyageur regarde la fin de son chemin. Là où il y a de la vie, il y a, un peu plus tôt ou un peu plus tard, de la mort ; et celui qui sait finir son repas avecmodération n'a point de mal à se lever de table. Il faut apprendre à supporter la mort avec cette même simplicité avec laquelle nous supportons le sommeil, qui est le frère de la mort, et auquel nous nous rendons sans résistance, tous les soirs de notre vie, en l'honneur de notre nature.

Enfin, il faut se garder d'avancer sa mort par des craintes vaines, et, en même temps, de la différer par des espérances trompeuses. La vie doit être employée à vivre, non à se plaindre ; et, comme dit la sagesse antique, il ne faut point se préoccuper du jour futur, mais considérer chaque jour comme le dernier, sans toutefois trembler de ce qu'il pourrait apporter. La mort, qu'on appelle le plus effroyable des maux, ne saurait tourmenter celui qui sait qu'elle n'est rien pour lui, et qui a mis sa vie en ordre de telle sorte qu'elle se peut fermer comme un livre bien écrit, dont chaque page a été remplie avec soin. Voilà la vraie liberté : ne rien craindre de ce que la nature nous commande, et savoir que, si elle nous donne la vie, elle ne nous la prête que pour un temps, à charge de la rendre quand elle le voudra.