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“Nulle part on ne peut se retirer avec plus de tranquillité, ni dans un lieu plus calme, que dans son âme.”
Quand tu t'éveilleras au point du jour, dis-toi bien avec quel plaisir tu te diras dans un court instant : qu'il est peu de chose pour moi de faire ce qui est conforme à la justice, et en même temps ce que me dicte la nature. Et comment pourrais-je me plaindre de l'existence, moi qui suis venu au monde pour cela ? Ne suis-je pas fait pour vivre sous des conditions où je serai contraint de cohabiter avec des hommes dont la nature est d'agir injustement ? Cela ne te plaît pas : mais vois-tu, tu es venu au monde pour cela. Eh quoi ! n'aurais-je pas un goût plus vif encore à faire ce qui est selon ma nature et conforme à la justice, qu'à me plaindre de ce qui est contraire à ma nature et arrivé malgré moi ? Quel plaisir, en effet, de rappeler les hommes à la vérité, de leur montrer le chemin qui conduit à elle ! Ceux qui ne veulent pas suivre ce chemin, tu les laisses de côté, mais sans oublier la bienveillance et la patience, car ce ne sont pas seulement des sentiments que la nature demande, c'est encore une conduite, une pratique. Approfondis donc chaque action de ta vie et soumets-la à cette règle. La journée commence : que le premier de tes devoirs soit de bien exercer ton âme. Les hommes ne s'occupent en effet que de chercher un refuge dans la retraite : une maison de campagne au bord de la mer, une maison à la montagne. C'est là ce que toi-même tu souhaites plus d'une fois. Or tout cela marque chez un homme un esprit des plus vulgaires, puisqu'il dépend de toi, en tout moment, de te retirer en toi-même. Nulle part on ne peut se retirer avec plus de tranquillité, ni dans un lieu plus calme, que dans son âme. Songe surtout à cela : retire-toi sans cesse en toi-même, et sois ainsi renouvelé sans relâche. Que tes retraites soient brèves et rapides, et qu'il en sorte, à ton retour vers le monde, un regard neuf sur les choses. En effet, qu'est-ce qui trouble les hommes ? Ce ne sont pas les choses, ce sont les jugements qu'ils portent sur les choses. Regarde en dedans de toi : en dedans est la source du bien, et elle jaillira sans cesse, si tu veux toujours creuser. Vois combien les choses sont fragiles et viles : ce sont des objets misérés, des lambeaux, des petits êtres vivants qui périssent, et des gens qui meurent en foison, comme les gens du théâtre s'en vont au sortir de la pièce. Ce qui distingue l'homme d'avec le reste des animaux, c'est le raisonnement. Que le raisonnement et la faculté qui raisonne soient donc communs, c'est ce que la nature leur a donné à tous. Il n'en est pas ainsi des autres facultés. Il n'est pas jusqu'au désir de la vertu qui soit commun à tous les hommes. Mais qu'en chacun de nous la raison soit le monarque et le tyran, c'est là ce que la nature donne à l'homme. Considère les différences qui existent entre les hommes, et tu verras que la véritable supériorité ne tient ni à la naissance, ni à la richesse, ni à la force du corps, mais à l'âme. Il faut franchir cette étroite bande de temps qui nous est donnée, et la franchir avec confiance, avec justice, content de ce qui arrive et de ce qui t'est échu de la part de la nature. Ainsi vivis-tu, et pourvu que tu aimes ce qui t'arrive, que la vérité soit dans tes paroles et la justice dans tes actions, tu vivras heureux, et personne ne pourra t'en empêcher. Comme il y a dans les corps un maintien particulier à chacun, chez l'un la gravité, chez l'autre l'aisance, chez l'autre la douceur, il en est de même de l'âme : chaque âme porte l'empreinte de ses dispositions. Le parfait caractère humain est de vivre chaque jour comme si c'était le dernier, sans agitation, sans paresse, sans hypocrisie. On ne saurait perdre ni le passé ni l'avenir : comment en effet pourrait-on nous ôter ce que nous ne possédons pas ? Chacun ne vit que ce présent, l'instant présent : le reste, ou il l'a vécu, ou il peut ne pas le vivre. La vie d'un homme est brève, mais ceux qui ne savent pas en user perdent bien plus que la vie : ils perdent ce qu'ils ont de plus précieux. Au reste, rien ne disparaît qui ne se change en autre chose, et l'univers ne perd rien qu'il ne garde en lui. Prends garde, enfin, de te laisser altérer par les bagatelles de la vie, de trop t'attacher aux instruments et aux accessoires. Alors tu ne pourras plus retourner à ce qui est essentiel, ni regarder ce qu'il faut regarder : c'est le regard qui fait tout. Car la divinité est dans ta conduite, l'harmonie est dans ton âme, si tu la maintiens droite et si tu la retiens dans les bornes qui lui sont propres.