Extrait de l’anthologie publique

Johann Wolfgang von Goethe · Les Souffrances du jeune Werther · Livre I, lettre du 26 mai

6 min de lecture · Recevoir ma lecture quotidienne →

“La nature seule est immense et variée, comme un Dieu tout-puissant qui n'a que faire des formes”

Je suis parti de la ville, et je ne saurais te dire combien je me suis senti heureux en quittant ce lieu. Combien de fois ai-je soupiré, songeant à ces promenades où l'on croise tant de visages fermés, où l'on entend tant de voix qui ne vous disent rien ! Me voilà maintenant au milieu des champs, au milieu des collines, et je me sens bien, je me sens libre. La nature seule est immense et variée, comme un Dieu tout-puissant qui n'a que faire des formes ; mais nos hommes d'ici, nos honnêtes bourgeois, sont tous taillés sur le même patron, tous moulés dans la même forme : ici rien qui plaise aux yeux, rien qui touche le cœur. Au reste, tout cela me touche peu, et il me tarde bien moins encore d'entrer en conversation avec ces gens-là. Je suis heureux du fond du cœur quand je vois la nature en pleine floraison, quand je vois couvrir les vallons une multitude infinie de fleurs, quand je vois bourdonner les insectes au grand soleil et voltiger à l'entour de mille essaims d'oiseaux et d'insectes ; et quand les forêts et les montagnes ombragent la prairie féconde, et que ce ruisseau murmurant, pittoresquement tortueux, rafraîchit les Herz impatiens qui tombent de nuage ; quand la teinte grise des montagnes lointaines attire l'âme qui s'envole vers l'au-delà et aspire à cet au-delà, alors seulement je me sens bien, alors seulement j'éprouve du bonheur. Que tous ces spectacles bénins de la nature, que ces beaux et joyeux paysages aient un charme inexplicable pour l'homme et qu'ils le pénètrent, cela vient sans doute de ce qu'ils contiennent l'élément principal de notre force, de ce qu'ils peuvent adoucir le conflit et l'opposition qui se rencontrent souvent en nous, et faire rentrer dans le monde et dans le sein de la nature un esprit égaré. Voilà pourquoi les hommes passionnés, dont les convoitises et les désirs se combattent et se traversent, aiment à s'égarer dans les forêts et les campagnes, à voir dans les plaines fleuries le bonheur de leur existence, à verser des larmes dont l'âme est rafraîchie et à relever leur courage lassé ; et les médecins en tireraient bien profit, s'ils ordonnaient à de certains patients, au lieu de drogues amères, de fréquenter les sites agréables de la nature. De là j'ai fait une excursion dans la contrée appelée Wahlheim. Je ne saurais te dire combien Wahlheim est bien situé. Le village se trouve sur une colline ; de son sommet la vue est des plus étendues. En y arrivant par une route qui gravit la montagne, on découvre tout à coup la vue de la vallée. Un aubergiste, honnête homme, a ouvert à cet endroit une hôtellerie ; là il offre aux voyageurs un rafraîchissement, le vin frais et le café ; et deux grands tilleuls, dont les branches étendues couvrent une petite place devant l'église qui est environnée de maisons de paysans, de granges et de cours. Tellement accueillante et si familière est cette localité que je l'ai choisie pour demeure et que j'y ai renoncé à mes excursions. Il y a environ une demi-heure de route de là jusqu'à la ville ; c'est la distance la plus avantageuse pour connaître tous les agréments de la campagne. Voilà comment un ami de la ville, qui vient de perdre sa femme, pour laquelle il avait une grande tendresse, a trouvé, dit-on, dans les beaux paysages un adoucissement à sa douleur, en les parcourant. De temps en temps je vais le voir, je le trouve assis devant la porte avec ses enfants ; et je remarque qu'il a toujours de la peine à retenir ses larmes. Lorsque je le vois ainsi, je m'assieds près de lui, et je partage avec lui ses joies et ses peines. Il me conte l'histoire de sa vie, et surtout il m'entretient de sa femme, pour laquelle il avait toujours eu la tendresse la plus vive. Il m'a dit qu'il avait épousé sa femme après une longue et sincère union, et qu'elle était morte après lui avoir donné cinq enfants. Il me raconte souvent les détails de leur vie domestique, les soins qu'elle prenait pour ses enfants, et la manière dont elle dirigeait son ménage. Il me dit que, quand il se souvient de ces choses, sa douleur se renouvelle, mais que, quand il promène ses regards sur la nature, quand il voit ces champs si beaux, il trouve du soulagement. Je crois que tous ces spectacles de la nature, qui nous environnent de tant de douceur, nous rappellent le bonheur que nous avons perdu, sans nous rappeler le malheur que nous avons eu à le perdre ; et c'est là un des grands agréments de la nature. J'ai fait aussi la connaissance d'autres personnes de la contrée, des gens simples, pleins de bon sens et de droiture. Je les vois, je m'entretiens avec eux, et je trouve un charme inexprimable dans leur société. Combien je me réjouis de voir que l'homme peut être heureux dans une sphère restreinte, lorsqu'il sait se borner, lorsqu'il sait voir les choses telles qu'elles sont, et lorsqu'il ne se tourmente pas par des désirs qui passent ses forces et son sort ! Je me suis aussi accoutumé à faire tous les jours de longues promenades dans la contrée. Je visite les collines, je traverse les plaines, je vois les ruisseaux, les forêts, les champs couverts de moissons, et je me sens toujours plus heureux, plus libre, plus maître de moi-même. Ô mes amis, pourquoi le torrent du génie est-il si rarement réuni, si rarement déployé, avec ces flots de grandeur, avec ces mouvements qui font étonner l'âme ! ô mes amis, pourquoi coule-t-il si souvent dans son lit profond, si calme et si paisible, quand il pourrait se précipiter avec tant de force ?