Extrait de l’anthologie publique

Jean-Jacques Rousseau · Les Rêveries du promeneur solitaire · Cinquième Promenade

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“Je n'éprouvais presque aucun autre sentiment que celui d'exister, et j'étais heureux.”

Le lac a pour rives des terrains plus spacieux et plus riches que ceux du lac de Neuchâtel, car les montagnes de l'autre côté y laissent plus de place et plus d'agrément aux culture. À l'orient on voit de belles vendanges, quelques fabriques, des campagnes joliment défrichées, couvertes d'arbres fruitiers, et parsemées de maisons de plaisance. On tâche d'y offrir un peu de terre en supplément au pays des vignerons, et l'on fait ainsi un petit jardin en forme d'île, qu'on a planté d'arbres délicats, et qu'on embellit de cabanes légères, dont on pare le rivage. Mais l'île est petite, et l'on ne peut ni l'habiter, ni la visiter. Ce n'est pas tout : le calme des eaux n'est pas si grand qu'on ne soit pas quelquefois obligé de lutter contre les vagues, et l'on est forcé de quitter la barque. L'on prend alors une autre voie, et l'on arrive par le travers du lac à la grande île, où l'on débarque dans une île plus spacieuse, nommée l'île de la Motte-Tambuteau. C'est une île qui a à peu près une lieue de tour, et qui est plantée de beaux arbres, offrant au promeneur des allées agréables et ombragées. On y trouve une maison appartenant à l'hôpital de Bienne, qui sert d'asile aux pèlerins et aux voyageurs pendant la mauvaise saison. Mais je m'écarte de mon sujet ; il me ramène au mien. Quand je songeais à ma vie précédente, et que je voyais combien j'en étais loin, je me disais : voilà donc ce que j'ai perdu ! Et je me rappelais avec douleur les travaux, les agitations, les embarras de ma vie passée. Mais ces mouvements de regret, qui me venaient bien, me venaient sans pouvoir me plonger dans le malheur ; ils ne me tiraient que des larmes de douleur mêlée de tendresse, et cette tendresse était douce. Il me semblait que je reprenais goût à la vie. Un mouvement continuel et doux succédait à la peine. L'état de rêverie, dans lequel je me trouvais si souvent, était peut-être la plus douce que j'aie jamais goûtée. Que j'ai eu tort de chercher ailleurs des biens que je trouvais dans l'exercice de mon cœur ! Quand j'y repense aujourd'hui, je ne saurais trop le regretter. Le paisible et le calme me suffisait ; je ne souhaitais rien de mieux. Je n'éprouvais presque aucun autre sentiment que celui d'exister, et j'étais heureux. Mais si l'on veut que ce bonheur ait quelque chose de plus consistant, qu'il soit plus sensible, il faut que l'âme s'y attache, et que l'on y ait des objets de plaisir, auxquels elle puisse se livrer. Mais il faut des sensations agréables et continuées, non des sensations vives. Il y faut des moments d'extase, et point de tourment. Il faut une vie dont on puisse jouir paisiblement, et non une vie tourmentée par des passions. La vie est courte, et l'on ne doit pas la perdre en tourments. De tous les exercices qui peuvent occuper un homme seul et qui n'exigent l'assistance d'autrui, la lecture est le plus utile, le plus conforme à la solitude, et le plus agréable ; c'est à peu près tout ce que je puis faire encore. Mais ce n'est pas là mon unique plaisir ; je marche, je rêve, je m'abandonne à la contemplation de la nature. De longues rêveries, en m'enivrant de mille sensations délicieuses, me jetaient dans l'extase ; c'est alors que la disposition de mon âme était telle, que je n'éprouvais presque aucun sentiment d'existence. Quand, sur le bord de l'eau, je regardais le mouvement des vagues, leur bruit, je ressentais une douceur inexprimable. De quelque côté que je me tournasse, je voyais un objet qui charmait mes regards ; les eaux, les rives, les monts, les arbres offraient à mes yeux un spectacle admirable. Je n'ai jamais mieux senti que dans ces moments la vérité de ce que je disais souvent, savoir que le bonheur véritable consiste dans l'état où l'âme trouve un appui suffisant pour s'y reposer tout entière, et où, ne sentant plus le temps, la durée n'existe plus pour elle.