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“la vie oscille sans cesse, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui”
Si l'on demande à un homme, quelle est la chose au monde la plus importante pour lui, la réponse naturelle sera : ma vie, ma santé, mon bien-être. Mais si l'on interroge toute une société d'hommes réunis, la réponse change soudain : chacun met alors son bien au-dessus de celui des autres, et la société proclame que le bien de tous passe avant le bien de l'individu. Voilà déjà une première contradiction, qui nous avertit que la question du bonheur est plus obscure qu'elle ne paraît.
Le bonheur, en effet, ne saurait être défini d'une manière positive : il est de l'ordre du négatif. Tout plaisir n'est rien d'autre que la cessation d'une douleur ; toute joie n'est que le relâchement d'un besoin. C'est la souffrance, et elle seule, qui a une réalité positive dans la vie ; le plaisir n'en est que la disparition. Quand nos désirs sont satisfaits, la sensation qui les accompagnait cesse bientôt, et nous retombons dans un état de calme relatif, qui n'est autre que le fond même de notre existence. Ce fond, c'est la douleur latente, le besoin perpétuel qui nous tient en haleine et nous pousse de désir en désir. De là cette vérité profonde : la vie oscille sans cesse, comme un pendule, entre la douleur et l'ennui. Quand la pauvreté et les nécessités nous tourmentent, c'est la douleur qui règne ; quand nos besoins sont satisfaits, nous voilà livrés à l'ennui, qui n'est pas moins insupportable. L'ennui, en effet, n'est que la sensation de la vacuité de l'existence : l'être se présentant à nous tel qu'il est, et le plaisir consistant uniquement dans l'illusion du désir, cette vacuité devient visible dès que le besoin s'abaisse.
De ce caractère négatif du bonheur découle une conséquence capitale pour la sagesse de la vie. Le but naturel et primitif de tout effort est la défense contre la douleur, contre le malheur, et non la poursuite du plaisir et du bonheur. Aussi est-ce une marque de sagesse de diriger ses efforts, non vers le bonheur, mais vers l'éloignement du malheur le plus grand ; non d'aller au-devant du plaisir, mais de fuir la misère. Si l'on comprend ce principe, on ne se construira plus des châteaux en Espagne, on ne s'efforcera plus de grossir la somme de ses joies ; on commencera par se demander combien de malheurs et de douleurs on peut éloigner de sa route. Alors même qu'on n'aurait pas réussi à les écarter tous, on n'aurait pas à se reprocher un échec complet, et l'on se serait du moins épargné bien des peines.
On a souvent comparé la vie humaine à un festin où tous les convives sont dressés sur un tabouret instable : chacun tâche de s'y tenir en équilibre, et d'un moment à autre il glisse et tombe. De même, l'homme, livré à la misère et au besoin, s'efforce de se maintenir au-dessus du gouffre de la douleur ; mais à peine y est-il parvenu que la douleur l'atteint encore sous une autre forme, et que l'ennui le menace d'en haut comme la misère le menace d'en bas.
C'est pourquoi un homme sage ne cherche pas le sommet d'une joie exceptionnelle : il sait que toute joie violente est achetée par une souffrance proportionnée, car toute élévation du plaisir est l'expression d'un besoin plus grand, donc d'une douleur plus grande. La joie des joies, disait-on déjà chez les anciens, n'est jamais pure. Ce qu'il faut viser, c'est un état modéré et sûr, où la douleur soit réduite au minimum, et où l'ennui soit tenu à distance par une occupation qui réponde à nos forces, ni au-dessus, ni au-dessous. La pauvreté d'esprit et la pauvreté de possessions produisent l'ennui ; la surabondance des forces et des désirs produit la douleur. Celui qui, ayant des forces au-dessus du commun, se trouve malgré tout dans une sphère étroite, souffrira doublement : ses forces excédentaires, n'ayant pas d'emploi, se retourneront contre lui et produiront cette inquiétude sombre qu'on voit chez tant d'hommes talentueux.
Il en résulte un criterium simple pour juger de la sagesse d'une existence : c'est le degré de liberté de la douleur, non le degré de plénitude du plaisir. La vie du plus heureux n'est pas celle qui compte le plus de joies ; c'est celle qui compte le moins de souffrances positives. Le mot de bonheur appliqué à une vie n'a de sens que dans ce sens négatif : vivre sans grande douleur, tel est déjà le plus haut degré de bien-être que la nature nous accorde. Qui demanderait davantage ne connaît pas la nature humaine ; qui obtient ce peu sans en avoir conscience est un homme heureux sans le savoir ; qui, l'ayant obtenu, le reconnaît et s'y tient, est un homme sage. La sagesse de la vie commence donc là où finit l'illusion que le plaisir est un bien positif, une possession durable : elle commence quand on comprend que tout ce que la vie peut donner de meilleur, c'est une existence libre de douleur, tranquille et supportable, à laquelle on donne une mesure en la mesurant.