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“une hirondelle ne fait pas le printemps, ni un seul jour non plus ; et de même ni un jour ni un temps court ne font qu'on est heureux et bienheureux”
Toute science et toute recherche tendent, semble-t-il, vers un certain bien. C'est pourquoi on a déclaré avec raison que le bien est ce vers quoi toutes choses tendent. Mais il apparaît une certaine différence entre les fins : les unes sont des activités, les autres sont des œuvres distinctes des activités elles-mêmes. Or, si les activités, les fins sont les activités mêmes ; et s'il y a des œuvres, ce sont celles-ci qui sont supérieures aux activités. Puisque les fins sont multiples, et que les unes sont choisies en vue d'autres, il faut nécessairement, dans la poursuite des choses que nous choisissions en elles-mêmes, poser un principe, c'est-à-dire ce qu'on choisit en vue d'une seule chose, et par conséquent le bien et le souverain bien. Celui-ci ne serait-il pas, sous le nom de bonheur, ce que tous les hommes recherchent ? En effet, les hommes qui mènent des vies différentes le donnent à des objets différents : la vie vulgaire le place dans le plaisir, et c'est pourquoi elle aime une existence toute charnelle ; les hommes remarquables et actifs le placent dans l'honneur, qui est pourtant trop superficiel pour être ce que nous cherchons, puisqu'il semble dépendre de ceux qui honorent plus que de ceux qui sont honorés ; mais on cherche l'honneur pour être approuvé de soi-même, c'est-à-dire pour se convaincre de sa propre valeur. Trois vies donc se présentent : la vie de jouissance, la vie politique, la vie contemplative. Examinons la question du bien sous un autre aspect : que serait le bien propre de l'homme ? Car même si les biens de chaque être sont différents, il y a pour chacun quelque chose qui lui est propre. Si donc nous admettons que l'homme agit, vit et fait des choix conformément à sa raison, et que l'homme est un être qui possède une telle nature, le bien de l'homme sera l'activité de son âme conforme à la raison, ou non contredite par la raison, dans une vie accomplie. Et de plus, comme nous le disons, c'est dans une vie entière qu'il faut que cette activité se réalise, car une hirondelle ne fait pas le printemps, ni un seul jour non plus ; et de même ni un jour ni un temps court ne font qu'on est heureux et bienheureux. Nous posons donc que le bonheur est une activité de l'âme conforme à la vertu, et que si les vertus sont multiples, il l'est selon la meilleure et la plus parfaite d'entre elles. Quant à la vertu elle-même, il faut dire comment elle se produit. La vertu, en effet, n'est pas une science seulement, elle est encore une disposition qui se forme par les actes. Nous devenons justes en accomplissant des actions justes, tempérants en accomplissant des actes tempérants, courageux en accomplissant des actes courageux. C'est par les actes mêmes que naissent les dispositions qui déterminent l'activité. Ainsi il faut, dès la jeunesse, que chacun soit conduit à ce qu'il convient de faire, en commençant par les plaisirs et les douleurs ; il faut, comme Platon le dit, être élevé dans le plaisir et la douleur d'une manière à aimer ce qu'il faut aimer et à haïr ce qu'il faut haïr. Voici donc comment la vertu peut être définie : c'est une disposition à agir d'une manière excellente. Mais excellence signifie ici choisir ce qui est conforme à la droite raison, comme la raison le prescrit. La vertu est une disposition relative à nos actions, qui consiste en un milieu relatif à nous, milieu déterminé par la règle de la raison, c'est-à-dire telle que la déterminerait l'homme prudent et sage. La vertu a deux vices qui lui font face : l'un par excès, l'autre par défaut. Le vice porte atteinte au milieu de la même manière que l'excès et le défaut détruisent la santé et la force du corps. Les habitudes d'excès ou de défaut sont contraires l'une à l'autre, mais le milieu leur est contraire à toutes deux. Telle est la loi de toutes les choses contraires. C'est pour cela qu'il est difficile d'être vertueux, car la vertu est un milieu ; trouver le milieu est aussi difficile que trouver le centre d'un cercle. Il n'est pas aisé non plus de définir la manière, le moment, les personnes, l'objet et la façon convenables pour se mettre en colère, ou pour agir. Aussi louons-nous ceux qui parviennent à quelque chose dans ces matières, non pas complètement, mais quelque peu. Aussi le milieu est-ce la voie du mérite, loué par tous. L'homme vertueux, en effet, se comporte comme la nature elle-même, qui met partout ce qui est parfait au milieu. Et nul n'éprouve du dégoût à l'égard du milieu : tous les hommes le célèbrent. C'est donc le milieu qui est ce que la vertu recherche : le bien est ce qui est conforme au milieu. Mais le bonheur suprême ne réside pas seulement dans la pratique des vertus morales. La vie contemplative est la plus haute, celle qui nous rapproche le plus des dieux. Si les hommes jugent les dieux heureux, et les placent dans la pensée et la contemplation, il est clair que la vie qui ressemble le plus à la leur est celle qui se conforme à la pensée. L'activité contemplative est la plus continue, la plus autarcique, la plus aimée pour elle-même. Car elle naît de la vertu qui est la plus haute, de la sagesse, et de l'objet le plus divin qui soit. Si donc l'homme, comme les autres êtres, est l'être le plus excellent, le bonheur sera ce qu'il y a de plus excellent en lui, c'est-à-dire l'activité qui l'élève au-dessus de tout le reste.