Lecture du dimanche 6 septembre 2026

Emmanuel Kant · Qu'est-ce que les Lumières ? · Réponse à la question : Qu'est-ce que les Lumières ? (Berlinische Monatsschrift, décembre 1784), § 1 à 4

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“Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.”

Les Lumières, c'est la sortie de l'homme hors de l'état de tutelle dont il est lui-même responsable. Lumière est le passage de l'homme d'une minorité qu'il doit imputer non à un défaut d'intelligence, mais à un défaut de résolution et de courage d'user de son entendement sans la direction d'autrui. Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement ! Voilà la devise des Lumières.

La paresse et la lâcheté sont les causes de si une grande partie des hommes, après que la nature les a affranchis depuis longtemps de toute direction étrangère (naturaliter maiorennes), n'osent pourtant pas s'avancer sur le chemin de la marche libre, et demeurent tranquilles pendant toute leur vie sous une tutelle étrangère. Il est si commode d'être mineur ! Si j'ai un livre qui me sert d'entendement, un directeur qui me sert de conscience, un pasteur qui me sert de volonté, un médecin qui décide de mon régime, je n'ai vraiment pas besoin de me donner de peine moi-même ; je n'ai pas besoin de penser, pourvu que je puisse payer ; d'autres se chargent bien pour moi de ce travail ennuyeux.

Que le plus grand nombre des hommes tienne pour très dangereux et très pénible le pas que le mien est un fait, et ne deviennent jamais capables de se conduire eux-mêmes dans la marche libre, en raison de cette commodité ; ce sont d'abord ceux qui, après avoir soumis le bétail qu'ils étaient, et veillé soigneusement à ce que ces paisibles créatures n'osent pas faire un pas hors du parc à bestiaux où on les a enfermées, lui montrent ensuite le danger qui les menace si elles tentent d'y voler seules. Or ce danger n'est d'abord pas si grand, car elles finiraient par s'y habituer après quelques chutes ; mais un exemple de ce genre rend timidement réfléchis et d'ordinaire décourage toute nouvelle tentative.

Mais il est plus difficile d'arracher à l'homme la paresse et la lâcheté de chaque état de tutelle individuelle. Voilà pourquoi il y a pour un public beaucoup plus de chances de s'éclaircir lui-même ; cela est même presque inévitable si on lui laisse la liberté ; car il y aura toujours quelques-uns qui pensent par eux-mêmes, même au milieu de la foule des grands en masse, qui, une fois qu'on a précipité le même yoke et après quelques agitations, l'imposera en même temps aux autres.

Le public ne peut s'éclaircir que lentement. Une révolution peut bien renverser le despotisme personnel, l'oppression ou l'avidité de certains hommes dominateurs et oppresseurs, mais elle ne peut jamais produire la véritable réforme du mode de penser ; au lieu de cela, de nouveaux préjugés, comme les anciens, serviront de guides à la grande masse sans entendement.

Mais ce qu'on exige de ce progrès de l'éclaircissement, ce n'est pas autre chose que la liberté, savoir la liberté d'user publiquement de sa raison dans toutes ses relations. Or j'appelle l'usage public celui qu'on fait de sa raison devant le grand public, à savoir le public lettré ; le clergé et l'usage, dans l'intérêt de la société, ou celui qui a été ordonné à un certain poste ou à une fonction ; voilà ce qu'on appelle l'usage privé. Les arguments ad hominem ou nation ne sont pas si défendables, car ils ne servent qu'à égarer la question. On peut avoir un livre qui m'aide à me sentir, un berger qui a pour moi conscience, un médecin qui me prescrit mon régime, et ainsi de suite ; je n'ai pas besoin de me tourmenter moi-même. Si je puis payer, je n'ai pas besoin de penser ; d'autres feront bien ce travail fatigant pour moi.

Voici donc un usage public de sa raison, un usage public qu'un savant fait devant le grand public. C'est pourquoi il est très naturel que des savants, comme ecclésiastiques, fassent librement et publiquement usage de leur raison pour soumettre au examen du monde entier leurs remarques et opinions sur ce qu'il y a d'erroné dans ce symbole, ainsi que leurs propositions pour mieux arranger la congrégation et ses choses ecclésiastiques ; mais voici l'essentiel : ce que par ordre on n'est pas autorisé à argumenter, l'usage libre de la raison au contraire reste sur le terrain purement scientifique (car ce n'est pas ici le moment de trancher la question).